Le pêcheur de l’île
samedi 14 août 2004, par gallibour
" ...L’idée d’une seconde origine donne tout son sens à l’île déserte , survivance de l’île sainte dans un monde qui tarde à recommencer .Il y a dans l’idéal du recommencement quelque chose qui précède le commencement lui-même , qui le reprend pour l’approfondir et le reculer dans le temps . L’île déserte est la matière de cet immémorial ou de ce plus profond " Gilles Deleuze
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Je suis le pêcheur de l’île
De cette irruption volcanique dans l’océan on peut dire qu’elle est celle de la naissance , au plus loin du pays natal, au plus loin de ses odeurs , de ses rythmes , de ses flots de larmes ; qu’elle est le lieu unique où rien n’est repris de ce qui est perdu quand , par un coup de dé tonitruant du hasard , une femme est empêchée de remplir le vide intact et ne peut non plus empêcher le voyage vers la résonance et les odeurs et le flot fracassé sur la plage où je prends à la ligne l’éternité des heures .
Quand la vague de fond m’échoua , ici et non ailleurs , je commençai à grimper l’escalier de pierre du phare , et la pierre s’effrita sous mes pieds.J’ai tenté de faire refonctionner la source de la lumière .En vain .Trop de temps avait dû passer depuis la mort du dernier gardien que personne n’était venu remplacer .Je ne serais pas gardien de phare dans l’île volcanique , c’était trop tard . il fallait dire non à l’histoire , ne pas songer à y jouer le seul rôle compatible .
L’île est habitée . Mis à part moi et celle qui me fait écrire , ceux qui la peuplent sont nés sur elle . Ils ne peuvent savoir le goût du bonheur , de l’éternité .Ils sont sur l’île comme dans le ventre d’une mère jamais quittée et les vagues langent et bercent leurs corps et leurs esprits gavés d’évidences .Pour qu’une île , malgré les hommes , reste une île déserte il faut vivre les rapports avec ses semblables comme si eux ou nous étions des animaux d’un autre àge ou d’une autre espèce . C’est ainsi que je vis ici . C’est ainsi qu’il faut vivre .Parmi vous qui me lirez ,seuls ceux qui ont fait la traversée vers l’île comprendront . Les autres comprendront autre-chose . Ils diront que j’ai écrit un conte . Ils diront qu’ils n’ont plus l’âge d’écouter les contes . Ils diront que ce conte-là n’est pas fait , de toute façon , pour les enfants .
Bien sûr son histoire à elle n’est pas la mienne , mais , à cause de la lame de fond qui nous porta elle et moi , ici et non là-bas ,et pour ce qui importe à ce qui va suivre ,et par la force qui me fait écrire ceci plutôt que cela , il devient possible d’imaginer que son histoire est liée à la mienne , depuis toujours et pour toujours , un peu comme celles de certains jumeaux .
D’avant l’île , jamais il n’aura été question entre nous . Jamais nous ne parlâmes d’autre chose que des pluies , des vents ,de leurs déchaînements ,de leurs fréquences et de mes pêches et de son troupeau . Car elle devint bergère , comme je devins pêcheur
A son arrivée , elle aussi essaya de faire refonctionner la source de la lumière . Quand le la vis ressortir du phare , balayer de son regard absent les alentours , le braquer un instant sur la masure où je comptais ma pêche , le diriger vers le plus haut de la montagne , l’arrêter finalement sur la dernière maison de pierre , isolée mais en enfilade des autres maisons habitées , je compris : cette nuit là une cloche ébranla ma chair , une cloche oubliée , une cloche jamais entendue , une cloche d’avant la naîssance .
Sans cet accroissement de la sonorité ,de l’extase , ni d’elle , ni de moi vous n’auriez entendu ce que ne disent jamais les calendriers et leurs dates.
Dans la même grotte ,aux marées basses nous disparaissions cycliquement , jamais ensemble , oh non ! mais avec des femmes solitaires, de passage dans l’île , des touristes , toujours plus nombreuses , affamées de lave , et qui ressortaient , titubantes , à jamais irrassasiées . Nous les laissions repartir . Jamais elles ne revenaient .
Elle prit homme dans l’île Je demeurai célibataire
Elle fit des enfants Je demeurai sans descendance
Pendant ce temps -là , le beau voilier blanc
Il y avait l’attente de ses arrivées , la nostalgie après ces départs , nos errances sur la plage quand nous pressentions ses retours . Il y eut ses passagères clandestines , celles de la grotte , et qui ne voulaient plus - ne pouvaient plus - se meller aux foules à jamais ignorantes .
Je ne sais s’il faut le croire mais on raconte , de l’autre côté , sur le port continental , qu’aucune passagère ne débarqua jamais de ce voilier là mais que l’ ombre voilée de sa capitaine rôdait la nuit dans les ruelles , buvant l’alcool sans dire un mot .On raconte qu’elle ne réembarquait qu’aux premières lueurs du jour et ne ressortait qu’à la nuit tombée .On raconte que personne ne comprit ce qui la faisait rester à quai tout ce temps , ni ce qui la forçàit ( car seule une force inconnue peut expliquer cela ) malgré souvent l’inclémence des cieux , à remonter les voiles pour remettre le cap sur l’île .
Quelque chose alors , comme un grain de sable incroyablement dur se mit à faire dérailler le cours immobile des choses , à nous désorienter de notre bonheur zénithal .
Il y eut les signes qu’un mal nouveau commençait à attaquer sournoisement. Rien ne fut épargné , ni les bêtes , qui ternissaient , ni les gens d’ici qui s’écartaient de leurs tâches et de leurs fêtes pour dormir dans leurs maisons forcloses , ni elle , ni moi , ni la grotte abandonnée , ni nos regards inquiets et durcis quand ils se rencontraient : un grain de sable , invisiblement à l’oeuvre . Et contre cela l’impuissance et la honte qui nous enlaidissaient .
Ce fut par elle , elle l’étrangère dans l’île volcanique mais qui était aussi l’île de ses enfants , ce fut en elle , ce fut dans la surprise , le dégoût, la haine qu’elle se mit à susciter par sa conduite intolérable , que notre laideur et notre honte commencèrent , non moins invisiblement , à agir contre l’inexorable .Dans l’île volcanique si sèche mais qui gonflait sous la pression d’ojets envahissants , inutiles donc dangereux pour la vie , elle fit émerger , en intensifiant le flux de son regard fou , l’arche mythique , immémoriale , qu’elle mettait par instants , brusquement en lumière .
Source de la lumière , dans sa patience , dans son refus de marquer le pas
Puis source de la lumière , dans ses colère , dans les feux qu’elle alluma aux quatre coins de l île , pour y brûler les ojets arrachés aux maisons qu’elle pillait
Source de la lumière enfin , et ce fut le plus intolérable ,quand elle laissa faire , qu’elle s’assit devant sa porte ,qu’elle se mit à attendre , et que , pendant ce temps ,toute l’immensité de l’attente s’étendit , comme une aile noire , sur la fourmilière affolée qui ne savait plus où donner de la tête
Ai-je rêvé ? Ai-je bien rêvé ?
Suis-je éveillé ? Suis-je bien éveillé ?
Moi , le pêcheur de l’île
Ai-je bien vu , à la tombée du jour , ce qu’elle , elle me donnait à voir , quand je crus voir descendre de la montagne la lente majesté d’un flot de lumière en larmes ?
Ai-je bien vu , quand j’ai cru voir le voilier revenu , trembler à son approche ?
Et les deux bras immenses , les ai-je bien vus , quand je les ai vu se dresser jusqu’à la voûture de l’horizon ?
Ai-je rêvé , quand j’ai vu la mer s’ouvrir , pour lui livrer, à elle , passage ?
Combien de temps faut-il donc que j’ai dormi , et de quel sommeil , pour m’éveiller ainsi , lavé par la vision d’une ombre embrassant une lumière , d’une lumière embrassant une ombre ?
Combien de temps avons nous tous dormi , et combien de nuits , et combien de jours doivent encore passer sur la mémoire engourdie par trop de miel de la vieille île volcanique , avant que nous voulions comprendre ?
Un matin , après toutes les nuits et tous les jours du long endormissement , nous retrouverons-nous , moi et eux , confondus ou séparés , et la plage sera-t-elle l’arche dressée et libre où nous prendrons place dans un silence de mort ?
Avant , il faudra longtemps laisser parler nos rêves les plus fous , les plus extravagants , ceux que nous refoulons pour qu’ils ne disent les fumerolles que circonscrit l’obstiné voilier blanc , pour que se taise le secret d’une autre fécondation
En attendant , je jette ma ligne au plus loin de la brume , car je suis , vous l’aurez compris , un pêcheur perdu , dans une île vieille au volcan enfui .
Simone Griscelli

